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Dino Egger d’Éric Chevillard

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Toujours aussi intelligent et vif, le romancier maintient son exigence d’écriture et perturbe à nouveau nos habitudes de lecture pour un bénéfice considérable. Drôle et complexe, iconoclaste et enlevé, Dino Egger dépasse les limites du roman.

 

 

Si Platon, Homère, Einstein ou encore Marx n’« avaient pas existé, que serait devenu le monde ? » Dino Egger, lui, n’a jamais existé. Au vu « du vide que son inexistence a laissé dans l’histoire », il ne fait aucun doute que son nom aurait été ajouté à cette illustre liste. Alors pourquoi ne fut-il pas ? Quel aurait été l’impact de son œuvre ? Quels bouleversements son existence aurait-elle occasionnés ? Albert Moindre, individu fade et transparent, tente de proposer des réponses à ces questions.

 

Puisqu’il n’a jamais existé, les possibilités qu’offre la vie éventuelle de Dino Egger sont infinies et les hypothèses développées par Albert Moindre s’enchaînent jusqu’au vertige. Mais elles se confrontent forcément au principe de réalité, aboutissant au même résultat : rien à la place de Dino Egger. Et lorsqu’Albert Moindre ébauche une histoire, une vraie fausse biographie, il lui est impossible de dépasser les clichés concernant les êtres de génie (jeunesse tourmentée, absinthe et drogues...). Dans un premier temps, à travers la figure butée et monomaniaque d'Ambert Moindre, Dino Egger souligne la bêtise de certains esprits. Pourquoi s’acharner ainsi ? Quel est le but du narrateur ? À moins que ce ne soit de notre propre difficulté à appréhender le vide dont il est question. Ou, mieux encore, de celle de l’écrivain.

 

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Se demander où et quand Dino Egger aurait pu être comporte un nombre incalculable de difficultés. D’autant qu’aucune aide n’est envisageable, puisqu’il n’existe aucun témoin de l’(in)existence de Dino Egger, seulement « des mythomanes désireux d’attirer sur eux l’attention » (comme Albert Moindre ?). Les mythomanes inventent. Afin d’établir (et donc d’inventer) une liste des découvertes, des créations, des pensées qu’aurait eues Dino Egger – liste qui devient de plus en plus loufoque –, Albert Moindre doit frapper sa tête contre le bois de son lit. Il est dans une position proche de celle du romancier : envisager ce qui aurait pu être alors que ça n’a jamais été, c’est imaginer – sortir de sa tête à grands coups contre le lit – une vie fictive, créer un personnage. Peu à peu, Chevillard nous plonge non pas dans les méandres positifs de la création, mais plutôt dans ceux, bien plus anxiogènes, de la difficulté de créer.

 

Dino Egger est un conte négatif. Le livre d’Éric Chevillard est confronté à l’impossibilité – celle d’Albert Moindre – de donner la vie sur le mode conditionnel, de créer à partir de l’absence, du rien. Il s’interroge ainsi, en tant que roman, sur l’incapacité de l’écrivain à écrire une fiction. Dino Egger ne peut prendre vie qu’au prix de la disparition d’Albert Moindre, dernier rempart empêchant son éclosion. Et contre toute attente, malgré sa futilité initiale, Albert Moindre, démiurge inapte, accepte de se débarrasser de lui-même, de céder au cannibalisme du personnage (« Je lui offre de s’incarner en moi, de prendre possession de mon corps et de ma vie »). Oraison funèbre d’une non-existence dans un style à la fois enthousiaste et éploré, classique et situationnellement décalé, Dino Egger souligne à quel point Éric Chevillard tient une place singulière dans la littérature française.

 

Dino Egger / Éric Chevillard ; éditions de Minuit.- 153 p.


 

R CHE