Aucune notice dans le panier

RETROUVEZ-NOUS SUR



CONNECTEZ-VOUS

Identification

Cinémusique Coups de coeur À la mémoire de Ronit Elkabetz : Mon trésor de Keren Yedaya

À la mémoire de Ronit Elkabetz : Mon trésor de Keren Yedaya

Envoyer Imprimer PDF
AddThis Social Bookmark Button

mon tresor1

Quel regard porter sur une société - Israël en l'occurrence - qui se délite et se consume, et quelle est la place laissée aux femmes dans ce système ? Mon trésor (Or) a obtenu la Caméra d'or au Festival de Cannes 2004.

mon tresor2Ruthie et Or, une mère et sa fille de dix-sept ans, vivent dans un petit appartement à Tel-Aviv. Ruthie se prostitue depuis une vingtaine d’années. Or a déjà essayé plusieurs fois et sans succès de lui faire quitter la rue. Quand l’état de santé de Ruthie devient critique, après un énième séjour à l’hôpital, Or décide de prendre les choses en main...
Keren Yedaya affiche une réalité brute et crue, proche du cinéma documentaire sans jamais enjoliver ni ses scènes ni son sujet, où la lumière blafarde affaiblit un peu plus le grain rugueux et décoloré de l'image. Mon trésor, c'est l'histoire d'une épreuve vécue au sein d'une collectivité machiste quand l'occupation des territoires et les agitations militaristes discréditent la condition de la femme en restreignant son autonomie et sa liberté d'expression. Dans son approche politique, idéologique et sociale de la prostitution – thème central du film – la réalisatrice (l'une des voix fortes impliquées dans la lutte pour l'égalité des femmes en Israël) revendique un féminisme assumé et militant. Pour une meilleure prise de conscience de la détresse et de la réalité abominable endurées, le film peut être perçu comme une protestation, comme un manifeste vindicatif et brûlant dans l'intention de valoriser ces femmes sans cesse méprisées, calomniées et maltraitées.
La cinéaste ne cherche pourtant pas à choquer. Elle ne porte aucun jugement moral ou transgressif, adopte un point de vue froid, neutre, ne sombre jamais dans le voyeurisme. Si les scènes de sexe peuvent provoquer un malaise, elles n'en demeurent pas moins essentielles : la prostitution est une activité terriblement anti-érotique, glaciale. Les solitudes se croisent, s'entrechoquent plus qu'elles ne se touchent, et génèrent une représentation forcément bestiale et dégradante de la sexualité.

Mon trésor, dans la totalité de sa durée diégétique, se construit autour d'un seul axe de mise en scène. Des plans-séquences fixes et sobres invitent le spectateur à ne pas cloisonner son regard. De la même manière, les personnages s'affranchissent du cadre au risque de se retrouver dans la marge, quitte à être coupés ; ils entrent, ils sortent, ils ne sont soumis à aucune circonscription.
mon tresor3La scène de rue d'ouverture amorce d'emblée une distanciation associée à tout le film. La ville, berceau d'un anonymat et d'une invisibilité tangibles, évacue indifféremment tout rapprochement populaire. Or et Ruthie partagent un deux-pièces exigu, sale et désordonné dans un quartier banal de Tel-Aviv. La nature du lieu traduit la situation émotionnelle et désaxée de Ruthie et fait écho à l'espace réduit de la gargote où travaille Or. Tandis que le corps de  la mère investit totalement l'appartement, celui d'Or peine à trouver sa place. Le décalage entre la passivité de l'une et le dynamisme de l'autre participe à une redistribution des rôles familiaux. Dans sa course effrénée à travers la ville, Or bataille sans relâche pour s'extirper de la misère dans laquelle la société semble les avoir condamnées. Elle cumule les petits boulots : elle fait la plonge, collecte les bouteilles consignées  et les boîtes vides, lave les cages d'escalier..., autant de tâches de nettoyage qui renvoient à sa volonté de purifier la réputation souillée et l'existence putride de sa mère. En conséquence, elle se prodigue en prenant les commandes de la gestion de la vie quotidienne, contrainte d'esquiver sa présence au lycée.
Leurs rapports conflictuels nourris par les cris, les larmes, la violence physique (les tapes assenées par Or pour empêcher Ruthie de sortir) et verbale (la sentence accablante et déchirante d'Or : « Tu connais toute la rue !! ») sont aussi indispensables à l'amour filial qu'à la belle complicité qui les lie, quand la tendresse et les étreintes sincères font cruellement défaut en dehors du foyer. « Tu es mon trésor (…) tu es ma lumière » murmure Ruthie à sa fille. L'actrice Ronit Elkabetz, impressionnante et souveraine Ruthie, évoque justement « la recherche de la blessure pour trouver la lumière ». En s'abandonnant totalement au dévouement de sa fille, protectrice et bienveillante, Ruthie s'enlise dans sa déchéance. Les passes relèvent plus de l'addiction que de l'acte marchand :  elle ne parvient plus à canaliser les pulsions qui la poussent inlassablement à regagner la rue, sa seule issue. Les ménages qu'Or lui propose de faire se soldent effectivement rapidement par un échec. Son quotidien s'organise alors difficilement autour de la recherche de subterfuges pour fuir l'appartement volontairement verrouillé par Or. Ruthie dérive dans le cadre, usée, négligée et exsangue, délestée de sa contenance, redoutablement aboulique. Allongée sur le canapé, perdue dans la fumée de ses cigarettes, elle s'étiole. mon tresor4C'est uniquement quand elle s'apprête pour sortir qu'un souffle de vie et un regain d'énergie la gagnent. Pourtant, le corps dangereusement indolent, appât parfait, à peine dissimulé sous des habits succincts, le visage outrageusement fardé, elle se transforme en silhouette fantomatique, triste enveloppe charnelle désincarnée et imperceptible.

Dans ce cercle infernal de douleurs, une série de défaites affectives contribue à la mise en abîme de ses victimes. Ruthie attend la visite constamment retardée d'un ancien amoureux ; Or se livre à des aventures sans lendemain, se laisse abuser par un soldat en permission, et échoue dans l'ébauche d'une stabilité sentimentale avec Ido, court-circuitée par la mère du jeune homme. Ce processus d'exclusion finit par détruire ses convictions. Or est dans une impasse.
Dans l'une des séquences la plus percutante et la plus émouvante (la plus déterminante aussi), Or console sa mère de retour à la maison, physiquement blessée et brisée. « Au pire, on trouvera autre chose » répond Or à Ruthie quand elle lui dit qu'elle ne pourra pas assurer sa journée de ménage le lendemain. « Au pire », effectivement, Or trouve autre chose.... Le Pire ! Dans une nouvelle offensive radicale de rescousse, elle choisit malgré elle de vendre son corps par l'intermédiaire d'un service d'escorte. Or supplante Ruthie avec un mimétisme désarmant. La prostitution est moins une hérédité sinistre qu'une exécution actionnée par un système politico-social corrompu. L'indifférence agit comme un poison violent. Ruthie ne rencontre pas l'aide suffisante d'Or, qui seule est impuissante. In fine, les deux femmes réclament une assistance et un réconfort jusque-là bafoués comme uniques portes de secours. C'est glauque et sans équivoque.