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Cinémusique Coups de coeur Tilaï (1990) : Hommage à Idrissa Ouedraogo (1954-2018)

Tilaï (1990) : Hommage à Idrissa Ouedraogo (1954-2018)

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Idrissa Ouedraogo réalise plusieurs courts métrages documentaires dans les années 80 avant de passer au long métrage avec Le choix en 1986 et Yaaba en 1989, deux films remarqués et primés. L'année suivante, Tilaï connaît un succès international. Sa consécration à Cannes révéla à l'échelle mondiale la production cinématographique du Burkina Faso, aujourd'hui l'une des plus prolixes de l'Afrique, et propulsa son réalisateur au rang des auteurs fondamentaux du continent.

 

tilai2Le temps du générique, Saga, héros racinien de Tilaï, chemine lentement sur son âne, pour disparaître du cadre après avoir passé la ligne d'horizon, entre ciel et terre, vers sa destinée funeste. Cette première vue - de dos - du personnage est symbolique à plus d'un titre. L'effet de mirage qu'elle produit évoque l'absence, la fuite puis la disparition. Saga revient dans son village après une longue période. Il découvre que son père, après avoir répudié sa mère, a épousé Nogma, sa prétendante. Elle devient, selon la tradition, la seconde mère de Saga. Or les deux jeunes gens partagent encore un amour réciproque. Malgré le précepte ancestrale qui promulgue cette liaison comme un inceste, ils se fréquentent en cachette, ébranlant de ce fait le fondement de la communauté. Saga doit mourir, « ya tilaï », c'est la loi. Et une question d'honneur, thème central s'il en est.

La famille, comme l'amour et les tueries, induisent la dimension tragique de Tilaï. La famille tisse son engrenage dramatique sur l'ensemble topographique du film. Le héros, traqué par son père, quitte sa mère, puis son frère (jusqu'à l'affrontement final), pour rejoindre une tante, accompagné par sa bien-aimée enceinte de leur enfant. En suivant la logique de ses sentiments, Nogma se libère par la même occasion d'une structure trop pesante dans laquelle la femme est considérée comme un bien. Chaque manœuvre géographique est donc hantée par un membre de la famille qui fait de cet espace la scène de la tragédie. En ce sens, Ouedraogo n'accorde aucune importance ethnologique ou exotique à son récit, pas plus qu'il ne s'attarde sur une description détaillée des besognes quotidiennes, des labeurs et des contraintes. L'Afrique et son décor naturel organisé autour du regroupement de constructions typiques et de vastes étendues arides et rocailleuses où émergent de la steppe quelques arbustes et broussailles, n'existent que pour servir l'intrigue. L'histoire se suffit à elle-même, le film n'existe que par et pour elle.

Saga fait le choix (et l'affront pour l'ensemble de la société) de repartir, d'ignorer les injonctions paternelles de rentrer au foyer, de transgresser tous les repères primitifs d'un système anti-progressiste, et surtout de rester fidèle à ses intimes convictions. Sa révolte et sa clairvoyance s'opposent à la cécité d'une caste enclavée dans l'inertie de son propre règlement, dans l'incapacité de comprendre la propension de Saga à s'attacher plus que toute autre chose à sa liberté individuelle et émotionnelle.

Cet acte de désobéissance à l'ordre établi et à la domination patriarcale qui a le droit de vie ou de mort, conduit imparablement au morcellement d'une société traditionnelle aveuglée par le sens de l'honneur et à l'intérieur de laquelle la solidarité féminine inspire un peu de modernité et de compassion.

A bien des égards, et au-delà de son apparente simplicité et de son sujet poignant, Tilaï écarte toute tentative d'apitoiement et reste imprégné d'une profonde sérénité. Ce rythme lancinant surpasse le drame avec détachement. Idrissa Ouedraogo montre plus qu'il ne démontre. En ce sens, il ne s'embarrasse jamais de superflu et signe une œuvre touchante et cohérente inscrite dans un réel intemporel. L'une des grandes qualités du réalisateur est d'ailleurs de savoir promener son regard aux confins du village natal, sur des terres inhabitées où les interdits semblent abolis. De la même manière que la brièveté des plans obéit à une volonté de concentration sur l'action des personnages, les dialogues (en mooré, la langue nationale du Burkina Faso), exempts de toute digression, sont toujours justes et laconiques. Et quand les silences supplantent les mots, que la caméra s'attarde subrepticement sur un visage ou un geste, c'est pour mieux en dégager leur plus pure expression. Limpide et sans emphase, la mise en scène, enrichie d'une partition musicale envoûtante, s'accorde à toute cette retenue par des mouvements de caméra à peine perceptibles sobrement composés de travellings et de panoramiques qui éclipsent tout procédé descriptif. Le film se déroule dans la province du Yatenga au nord du Burkina Faso. Mais au-delà des frontières africaines, il est de portée universelle. Son intrigue inspirée des grandes tragédies peut effectivement se targuer de cette répercussion mondiale.