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PARLER DES MIGRANTS

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La traversee Migrant

 

Qui a dit que la littérature jeunesse n'était pas capable de s'emparer de sujets graves et profonds ?
Ou pire, qu'elle ne devrait absolument pas s'aventurer dans des territoires jugés trop sérieux pour elle ?

Fort heureusement, la réponse semble entendue depuis longtemps, même si certains encore aujourd'hui souhaiterait condamner la littérature jeunesse à la frivolité ou à l'infantilisme.

Et ce ne sont pas le roman de Jean-Christophe Tixier, La Traversée, paru en 2015, ou encore Migrant, paru en 2017, la bande dessinée co-écrite par Eoin Colfer et Andrew Donkin, et illustrée par Giovanni Rigano, qui me démentiront.

Leur point commun est d'évoquer, chacun à leur manière, avec autant de force que de subtilité, le drame des migrants. Depuis l'horrible naufrage de 2013 au large de l'île de Lampédusa en Méditerranée, naufrage ayant provoqué la disparition de plus de 300 personnes, et surtout depuis la publication de cette terrible photo d'un jeune enfant syrien retrouvé noyé sur une plage turque en septembre 2015, cette question douloureuse revient périodiquement s'échouer dans notre actualité et endeuille un peu plus à chaque fois notre humanité bien fragile.

Mais comment l'expliquer à de jeunes lecteurs ? Comment évoquer de façon juste, sans lourdeur ni mièvrerie, les destins contrariés de ces hommes, femmes et enfants qui traversent la mer au péril de leur vie ? Comment s'adresser à la conscience sans tomber dans l'apitoiement, la facilité et la caricature ?

C'est le pari que réussit haut la main Jean-Chritophe Tixier.

Dans son roman, La Traversée, il ouvre son récit par un moment dramatique : Seyba, jeune africain déterminé, tente tant bien que mal de maintenir à flot l'embarcation de fortune sur laquelle, lui et d'autres migrants, ont pris place. Le présent est à l'urgence. Une tempête a éclaté au milieu de la nuit, menaçant de les faire chavirer d'un instant à l'autre. Blessé et épuisé, Seyba tente de survivre en attendant d'hypothétiques secours. Alors, tandis que les noyés se font plus nombreux autour de lui, ses souvenirs remontent aussi à la surface. Seyba se rappelle des circonstances qui l'ont conduit jusqu'ici, des gens qu'il a rencontrés sur sa route, des belles rencontres et des mauvais hasards... Autant de personnes auxquelles Jean-Christophe Tixier, qui s'est nourri de ses rencontres dans des camps de réfugiés à Calais, redonne un nom, un visage, une dignité, une histoire, faite de rêves, d'espérance, mais aussi de sacrifices, de trahisons et de désillusions.

Un texte sec, taillé au cœur, puissamment marquant, qui adopte la bonne distance sans prendre position. Jusqu'à son final, volontairement ouvert et déroutant, qui oblige le lecteur à choisir son propre dénouement.

Passer tour à tour de l'universel au particulier, de immensément grand à l'intime, de la froide réalité à la chaleur humaine, c'est également la démarche choisie par Eoin Colfer (le papa d'Artemis Fowl, quand même !), Andrew Donkin (collaborateur attitré d'Eoin Colfer et scénariste de BD) et Giovanni Rigano au dessin pour Migrant                                       

Sur une trame d'ailleurs assez similaire à celle du roman de Tixier, les deux scénaristes nous présentent Ebo, un nigérien de 12 ans, embarqué sur un petit bateau à moteur qui n'est pas fait pour supporter autant de passagers. Au milieu d'une Méditerranée sombre, hostile et désolée, Ebo s'accroche à l'embarcation comme à son rêve de pouvoir retrouver un jour sa sœur, en Italie. Et lui aussi se souvient des raisons qui l'ont poussé à quitter son pays tandis que les coups du sort s'acharne sur lui et ses compagnons de voyage...

planche 1

Faisant alterner le récit entre moments de tension et frêle accalmie, entre souvenirs doux amers et présent incertain, toujours relancé, Colfer et Donkin louvoient habilement sans jamais perdre leur cap : dire l'indicible, montrer grâce à la fiction ce qui n'est jamais montré, et faire ressentir tout le parcours émotionnel d'un petit bout d'homme. Ils trouvent l'équilibre parfait entre des fulgurances réalistes, jamais complaisantes, jamais forcées (la scène de noyade du frère et du sauvetage du bébé sont à ce titre des modèles de construction et d'efficacité dramatiques) et des moments plus légers, plus introspectifs, plus poétiques aussi, pour relâcher la tension. Le moment où Ebo utilise son don du chant pour remercier ceux qui lui viennent en aide est délicatement amené et profondément poignant.

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Disons aussi quelques mots du travail du dessinateur, Giovanni Rigano. En jouant constamment sur les contrastes entre les couleurs froides et sombres et les couleurs claires et solaires, en privilégiant la douceur et la rondeur du trait pour mettre à distance la noirceur du propos, en alternant découpage fluide et pleines pages saisissantes, il participe grandement à cette belle réussite artistique.

Deux œuvres. Deux genres différents. Mais une seule et même volonté de dire ou rappeler avec honnêteté et intégrité le mal de ce temps. Deux livres dont on sort pantelant, mais grandi.

 

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