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Grand Public Coups de coeur La Russie de Mathias Enard et Olivier Rolin

La Russie de Mathias Enard et Olivier Rolin

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Paysage de Sibérie

 

Fin mai 2010, Mathias Enard et Olivier Rolin embarquaient en compagnie d’autres écrivains français à bord du Transsibérien pour relier Moscou à Vladivostok, dans le cadre de l’année France-Russie. 

 

Inspiré par ce voyage sous l’auspice de Blaise Cendrars et son poème-fleuve La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, Enard imagina un court roman, L’Alcool et la Nostalgie. Mais ce livre hanté par les souvenirs d’un trio amoureux défunt est également un hommage à Olivier Rolin et sa peinture d’une Russie ensorceleuse. Ce que le lecteur peut vérifier avec Sibérie, texte lui aussi écrit après ce voyage et publié également par les éditions Inculte.

 

Mathias reçoit un coup de fil en pleine nuit : son ami Vladimir est mort. Il gagne alors Moscou, où il retrouve un bref instant Jeanne, avant de monter dans le Transsibérien pour accompagner le cercueil de son ami décédé. Durant ce voyage jusqu’à Novossibirsk, ville près de laquelle se situe le village où Vladimir souhaitait être enterré, Mathias parle au mort et se souvient avec lui du trio amoureux qu’ils formaient avec Jeanne. « Nous étions des poupées russes, nous trois. Emboîtées pour toujours les unes dans les autres, inutiles au-dehors, ouvertes en deux et vides. »

Les trois personnages sont des fantômes les uns pour les autres, ils s’approchent et s’éloignent au grès des mythes qu’ils conçoivent. Ce n’est pas Vladimir qui arracha Jeanne à Mathias, mais le fantasme russe que nourrissait la jeune femme. À l’inverse, c’est Vladimir, incarnation alcoolisée de la Russie pour Mathias, qui éloigna ce dernier de Jeanne. C’est Vladimir et l’histoire (du trio, du pays) qui viennent encore, jusqu’au fin fond de la Sibérie, hanter Mathias.

L’Alcool et la Nostalgie est composé de mythes et de fantasmes qui pèsent sur les vivants, couvrent leurs appels à l’aide. « J’ai compris que la Russie nous mangeait comme un ogre. Tous ces récits, tous ces contes, toutes ces chansons. » Les Tsars et les dictateurs, les romanciers et les poètes, tous les morts de la Russie rêvée suivent ce train et le plongent dans l’imaginaire, comme pour noyer des personnages à la dérive dans une dose supplémentaire d’alcool. Ce train, métaphore d’un style et d’un rythme envoutants, ne transporte que des cadavres. « Je t’ai perdu Vladimir, j’ai perdu Jeanne aussi et je suis bien seul. L’automne me glace. » Les premiers souvenirs russes de Mathias sont des images de l’au-delà. D’abord la brutale et interminable descente en enfer du métro moscovite. Puis l’émerveillement de Saint-Pétersbourg et les spectres enchanteurs des écrivains évoluant, presque palpables, dans cette beauté blanche et lumineuse.

 

Mythe littéraire, immensité de l'espace et horreur de l’Histoire

 

« Aimer la Sibérie, ça ne se fait pas. » Pour Olivier Rolin, c’est d’abord un nom à la beauté inexplicable, comme d’autres noms de villes, proches ou éloignées, qui, sans qu’on ne sache pourquoi, émerveillent et enchantent. Pourtant, cette région est loin d’être accueillante. Outre l’ombre du passé communiste et de ses résidus qui s’agitent autour du voyageur, la Sibérie est « un endroit de la terre où elle ne fait pas les choses à moitié. » Ici, tout est excessif : de Moscou à Khatanga, la température passe de 20 à - 35°C ; les ours blancs, que les hommes prennent soin d’éviter, croisent les bruns lorsqu’ils sont malchanceux ; aux abords du Pôle, il est possible d’accomplir un huitième de tour du monde en seulement six kilomètres… Mais « l’emphase est un péché littéraire, pas un défaut géographique. » Et l'enthousiasme de Rolin reste intact.

Sibérie mêle les portraits d’hommes – vies rugueuses taillées à la hache –  à des anecdotes plus légères, narrées avec humour, comme l'histoire de Jarkov, le mammouth sorti des glaces et élitreuillé dans son bloc en 1997. Hors du commun ? Pas vraiment, pas en Sibérie : « La Russie exporte, chaque année, tout à fait légalement, plusieurs tonnes d’ivoire de mammouth, vers Macao, Hong Kong, le Japon. » Si le plaisir de lecture prime de bout en bout, la dernière partie du livre, Magadan, donne froid : Rolin revient aux abords de la Kolyma et de ces lieux que les autorités tentent d'oublier, où des centaines de milliers d'individus furent massacrés.

Que ce soit à travers l'Histoire ou parmi les hommes, Sibérie est avant tout ce que l'on appelle, peut-être banalement, une invitation au voyage. « Evidemment, ceux pour qui un séjour à Venise représente le comble des félicités auront sans doute du mal à me comprendre. L’attirance du lointain recouvre pourtant autre chose que la simple volonté (d’ailleurs indéniable) d’épater les sédentaires. S’éloigner de son origine, mettre le plus de distance possible entre soi et ses lieux accoutumés, fait partie des ambitions honorables. » Alors, à défaut de s’y rendre physiquement, le lecteur convaincu pourra embarquer à bord de Sibérie.

 

L'Alcool et la Nostalgie / Mathias Enard ; Inculte, 2011.- 86 p.

R ENA

 

Sibérie / Olivier Rolin ; Inculte, 2011.- 96 p. 

910.4 ROL