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Grand Public Coups de coeur Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman

Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman

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Le roman d’entreprise est un phénomène conjoncturel disséquant le monde du travail et les souffrances du travailleur. Effet de mode ? Peut-être, mais nécessaire au regard des drames qui ont secoué notre société ces derniers mois.

 

 

 

 

 

 

 

Le roman révèle certains symptômes du malaise psychosocial de notre temps. Mais en se penchant sur le destructeur bouleversement s’opérant depuis des années au cœur de l’entreprise, les livres en question demeurent souvent plus près du documentaire que du roman. Ce n’est pas le cas avec Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman, véritable œuvre romanesque, ambitieuse et maîtrisée, qui réussit à retranscrire la tragédie de la précarité.

 

L’entreprise Mercandier Presse, spécialisée dans les magazines pour la jeunesse, va être rachetée par Paul Cathéter, un homme d’affaire sans scrupules. Pour les employés, c’est l’heure des doutes, des peurs et des tensions. Et lorsque la nouvelle du déménagement tombe, chacun sait qu’il va falloir « s’adapter au pire ». Ariane Stein décide alors, avec l’aide de l’homme de ménage, de se faire enfermer toute une nuit dans les locaux de l’entreprise où ne restent plus que les cartons. En ouvrant ceux de la directrice générale, elle trouve des copies de mails envoyés par Paul Cathéter où ce dernier annonce une première « charrette » de neuf licenciements, parmi lesquels se trouve Ariane.

 

Nous étions des êtres vivants est une photographie sombre et alarmante de l’entreprise d’aujourd’hui. Un monde d’incertitudes où les salariés sont utilisés malgré eux dans des jeux de pouvoirs dont ils ignorent plus ou moins les finalités. La liste des néfastes caractéristiques de l’entreprise telle que la décrit Nathalie Kuperman est longue, car la romancière n’oublie rien, n’épargne personne, évitant de fait tout manichéisme simpliste. Chaque chapitre est pris en charge par un personnage ou par le « chœur » des salariés – ce « on » qui les regroupe tous sans en désigner un – comme une succession de monologues qui vont s’étirer au fil du livre, laissant percer des bribes de folie à mesure que la souffrance psychologique augmente, jusqu’à ce que les voix s’éteignent, remplacées par d’autres. Nous étions des êtres vivants est avant tout un roman sur les vies des salariés à travers plusieurs portraits, au début un peu stéréotypés, avant d’évoluer, de prendre de l’ampleur.

 

Mais ce qui permet au roman de Nathalie Kuperman de se distinguer de ses prédécesseurs et, de fait, d’éviter l’écueil du « récit documentaire », c’est sa remarquable construction sur le modèle de la tragédie antique, et ce, dès les toutes premières pages qui font l’effet d’un lever de rideau. Bien que le livre soit scindé en trois parties suivant les mouvements sociaux d’une entreprise (Menace, Dérèglement, Trahison), c’est bien à travers la tragédie – et la présence du chœur est, en ce sens, révélatrice – que l’histoire de ces hommes et de ces femmes est prégnante. Sans user de surinterprétation, le personnage d’Ariane renvoie à la figure mythologique ayant permis, grâce à son fil, à Thésée de retrouver son chemin : en se déplaçant de nuit dans le dédale de cartons, Ariane Stein trouvera le fil – les copies des mails – qu’il lui suffira de tirer pour éclairer toute l’histoire, dévoiler les secrets et les non-dits. Et ainsi déjouer la malédiction : « Nous sommes une bête à cinquante têtes réparties dans les box d’un labyrinthe compliqué dont elle ne pourra plus sortir. » Mais si Ariane sort du labyrinthe (et à quel prix), c’est en laissant derrière elle les autres têtes de la bête.

 

Nous étions des êtres vivants / Nathalie Kuperman ; éditions Gallimard.- 202 p.

R KUP