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Grand Public Coups de coeur Des éclairs de Jean Echenoz

Des éclairs de Jean Echenoz

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eclair

 

Des éclairs clôt la trilogie des « vies » entamée avec Ravel (2006) et poursuivie avec Courir (2008). Après le compositeur et le courreur de fond, c’est au tour du scientifique, et plus précisément de Nikola Tesla (1856-1943), d’inspirer Jean Echenoz.

 

Fiction biographique, donc, à la différence près qu’ici – parce que le roman est plus fictionnel que ses prédécesseurs, mais aussi parce que Tesla fut à ce point rejeté –, le héros du livre se nomme Gregor, alors que Ravel était Ravel ; Zátopek, Zátopek. Ce qui n'empêche pas Des éclairs d'être un roman ensorceleur et magique prouvant une nouvelle fois que Jean Echenoz est un magnifique écrivain.

 

Gregor est aussi beau qu’antipathique, voire détestable. Il est également monomaniaque (les nombres divisibles par trois, la peur des microbes...). Mais Gregor est surtout un génial inventeur. Recommandé à Thomas Edison, le patron de la General Electric, il débarque aux États-Unis et révolutionne, aux dépens du découvreur de l’électricité, le monde de l’énergie en développant le courant alternatif. Aidé par la Western Union, société concurrente de celle d’Edison, Gregor connaît le succès. Mais des choix critiquables, une attitude peu matérialiste et une succession de mauvais coups l’empêcheront d’être reconnu comme « le plus grand inventeur de tous les temps ». Il finira criblé de dettes, misanthrope et ayant pour seule préoccupation les pigeons, qu’il nourrira et soignera jusqu’à sa mort.

 

Envers du rêve américain – ou plutôt sa version négative –, Des éclairs est d'abord une tragédie dans le sens classique du terme : aussi génial soit-il, Gregor semble voué à enchaîner les désillusions et les coups du sort qui annihileront toutes possibilités d'atteindre la postérité. Chez Gregor, les idées arrivent vite. Mais de cette profusion, il ne tire rien, incapable qu’il est de s’arrêter sur l’une d’elles pour la développer et la faire fructifier : rayons X, radio, néon, radar, missiles, etc., les dépôts de brevet se suivent mais n’aboutissent pas. « Il en ira ainsi avec Gregor : les autres vont s’emparer de ses idées pendant que lui passera sa vie en ébullition. » Et s’il s’attarde un tout petit peu sur une idée, c’est pour un projet allant à l’encontre des règles du monde – l’ère industrielle aux États-Unis – dans lequel il vit, puisqu’il est question d’« un système permettant de procurer gratuitement de l’énergie libre à tout le monde. » Haine des industriels de tous bords, froideur des mécènes.

 

Afin d’imposer ses brillants travaux, Gregor multiplie les conférences et les démonstrations spectaculaires, à grands coups d’effets pyrotechniques. Dans un premier temps, succès populaire et mondain conquis, on se l’arrache, ce qui ne plaît guère à la communauté des chercheurs qui supporte mal que la science soit à ce point théâtralisée. De fait, ses confrères s’escrimeront à dénoncer l’escroquerie, l’imposture. Et, c’est vrai, on peut se poser la question tant les interventions de Gregor, mises en scène avec force utilisation d’éclairs, sont assez proches des spectacles de magicien. En insufflant subrepticement ce petit doute, en ajoutant à la certitude du génie de Gregor ses possibles prestidigitations, Echenoz adoucit le tragique de cette vie atypique et équilibre magistralement son roman.

 

D’ailleurs, ce serait une erreur de penser que Des éclairs est un livre sombre racontant une existence malheureuse, car ici comme toujours chez Echenoz, tout est dit avec humour, dans un ton faussement innocent, créant le décalage en s’appuyant sur une connivence avec le lecteur faite de clins d’œil, d’ironie ou de second degré. Tout le talent d’Echenoz est là : basculer, sans difficultés, sans séquelles, du tragique au trivial en préservant la cohérence du texte. Dense et grave, mais aussi léger et universel, Des éclairs est incontestablement un superbe roman.

 

Des éclairs / Jean Echenoz ; éditions de Minuit.- 174 p.

R ECH