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Cinémusique Coups de coeur 26 secondes, l'Amérique éclaboussée

26 secondes, l'Amérique éclaboussée

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26 secondes, l’Amérique éclaboussée :

 L’assassinat de JFK et le cinéma américain

                                       

                                            « 22 novembr97829150830330-162610e 1963 : John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas. A l’aide d’une caméra Super 8, Abraham Zapruder filme l’explosion du crâne du président. 26 secondes de pellicule avec lesquelles l’Amérique bascule ».

Et avec ce cadavre qui n’en finit pas de tomber, c’est le cinéma tout entier qui entre de plain pied dans une ère du soupçon généralisée qui ne le laissera pas indemne. C’est sur ce constat lapidaire que Jean-Baptiste Thoret ouvre son livre qui cerne au plus près le traumatisme majeur qu’a causé cet assassinat du point de vue de la société civile, déjà fortement ébranlée par la guerre du Vietnam, mais aussi dupoint de vue du monde politique qui ne s’en relèvera pas. Car les Américains vont voir (le terme est d’importance) dans ce drame tout à la fois la perte de leur innocence mais aussi la fin de leurs illusions.

 

Pourtant, loin d’être une énième enquête à charge ou à décharge, avec ses révélations fracassantes et ses coups de théâtre judiciaires, l’essai original autant que fascinant de Jean-Baptiste Thoret nous amène surtout à « adopter le point de vue du cinéma» qui, parce qu’il contribue à fabriquer l’Histoire autant que sa mythologie, parce qu’il en est à la fois une réécriture et un symptôme, va se retrouver durablement affecté, considérablement transformé par ce moment zéro.      

 

Et effectivement, c’est bien parce que l’assassinat de Kennedy a été filmé et que ce film pose soudain question, que l’évènement de Dallas précipite avec fracas une crise de l’image sans précédent. Il anéantit d’un seul coup la foi en la prétendue transparence des images chère à Hollywood (le film de Zapruder n’élucide rien) et, pire encore, amène à s’interroger sur leur origine et leur éventuelle manipulation. Car avec ce meurtre, avec la représentation que Zapruder nous en a laissé, la société américaine découvre avec stupeur que la vérité disparaît dans le hors-champ, dans cet espace invisible, menaçant et transgressif, qui échappera toujours au regard et qui substitue à l’idée d’un monde cohérent, entier, linéaire, une réalité au contraire éclatée, fragmentaire, subjective et surtout, paranoïaque.

 

Traversant avec précision et érudition l’histoire du cinéma américain des années 60-70 à nos jours, Jean-Baptiste Thoret, en convoquant tour à tour les films d’Arthur Penn, de Brian de Palma, de Francis Ford Coppola, d’Alan J. Pakula, de Stanley Kramer, de John Frankenheimer, de Don Siegel, et de bien d’autres encore, démontre avec brio comment la tragédie de Dallas, explicitement ou de façon allusive, va nourrir durablement les thématiques et les motifs narratifs du cinéma américain : l’assassinat politique et les coulisses perverties du pouvoir, le tireur isolé et le cadre comme cible, la conspiration et la théorie du complot, la mauvaise conscience collective, le rôle des médias et des réseaux envisagés comme des instances et des réalités autonomes, l’utilisation problématique des images comme recherche de la vérité et clé de l’enquête

 

S’intéressant par ailleurs à l’histoire des genres et des formes, Jean-Baptiste Thoret rappelle aussi que la naissance du film d’horreur réaliste, la banalisation du hardcore interviennent peu après l’assassinat de Kennedy, et que leurs différents éléments graphiques finiront même par rapidement contaminer les autres genres. Comme s’il fallait rejouer ad nauseam cette scène originelle, l’irruption de cette violence frontale, crue, directe, obscène, à laquelle la société américaine n’était pas préparée et qui va soudain envahir, pour ne plus les quitter, les écrans de télévision ainsi que l’imaginaire collectif.  

 

Pour toute une génération de réalisateurs et de scénaristes, dont Brian de Palma pourrait être le chef de file exemplaire, l’exploration de la psyché américaine, de ses blessures, ne peut s’accomplir sans s'associer à une réflexion continue du septième art sur lui-même, sur ses pouvoirs comme sur ses limites. L’un ne peut plus aller sans l’autre désormais. Qu’est-ce qu’une image « vraie » ? Que choisit-on de montrer ou de ne pas montrer ? Qui regarde l’image qui nous regarde ? Qui la produit ? Car au-delà de ce questionnement légitime qui engage la notion de responsabilité, et donc de culpabilité, Jean-Baptiste Thoret ajoute aussitôt le corollaire suivant, tout aussi important : mais cette image, que doit-on en faire ? Sont ainsi clairement visés la place et le statut du spectateur qui ne peuvent plus désormais être les mêmes. Spectateur qui se retrouve à présent déchiré entre son désir de retrouver un regard vierge et celui de tout comprendre, d’interpréter à outrance, jusqu’au délire, jusqu’au vertige…

 

Et Jean-Baptiste Thoret de conclure habilement sur les images du 11 septembre 2001, opposant la dimension organique et incarnée de l’assassinant de Kennedy, son tragique, à l’horreur inhabitée, fonctionnelle, de l’effondrement des tours du World Trade Center. Un cycle s’achève. Gageons que le cinéma américain y trouvera l’occasion d’une nouvelle mue et l’occasion d’oser de nouvelles métamorphoses.

 

26 secondes, l'Amérique éclaboussée / Jean-Baptiste Thoret ; Editions Rouge Profond, septembre 2003. – 205 p.

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