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Voyage au bout de la nuit : roman comique

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celineTout a été dit, ou presque, au sujet de Louis-Ferdinand Céline : ordurier, dangereux, génial, révolutionnaire, polémique, scandaleux, maudit, surdoué, et tant d’autres adjectifs inutiles qui remplirent les pages des meilleurs critiques littéraires. Tout cela pour un seul homme. Mais quel homme. Le plus problématique de nos écrivains. Aussi adulé que détesté, Céline est un écrivain dont on parle avec précaution. Et dire, par exemple, que l'auteur du Voyage au bout de la nuit est également un écrivain très drôle, ne va pas de soi.

 

Pour faciliter l’approche de son œuvre, on doit fixer son image, délimiter notre attachement : de la même ampleur que Proust et Joyce, mais aux « choix » politiques impardonnables ; un style formidable certes, mais aux fortes odeurs de soufre… Ce cloisonnement résulte d’une tradition ne pouvant s’empêcher d’associer l’homme à l’écriture. Il s’agit d’un point de vue intéressant tant qu’il ne réduit pas l’écrivain, ce qui semble être le cas pour celui-ci. Si on lit Céline, il faut se justifier, prendre des gants, affirmer, comme Henri Godard, le lire « pour la littérature ». Mais, le plus souvent, on se contente de rappeler que Céline est un pourri génial, puis le commentateur s’enlise dans la dichotomie présente entre les deux termes. Les plus habiles parmi ceux qui n’ont rien à dire à son sujet soulignent le caractère problématique d’un écrivain mal-aimé qui, à force d’être aussi bien adulé que haï, en devient mystérieux, voire méconnu. Céline, on l’adore ou on le déteste.

 

voyage au bout de la nuitMais sur le texte, on s’exprime rarement (de façon pertinente, entendons-nous bien, d’un point de vue littéraire et non historique). Car en effet, pour ne parler que du Voyage, qu’on admire ou qu’on exècre, c’est, comme pour l’écrivain, toujours les mêmes phrases que nous lisons et entendons. Pourtant, il reste encore beaucoup de choses à dire ou à développer. Souligner par exemple que le Voyage est peut-être un des romans les plus drôles de la littérature. On l’a entendu de temps en temps, à demi mot, lors de dîners arrosés où ne s’activent que quelques spécialistes espiègles réjouis de divulguer d’iconoclastes analyses. Et cette confidentialité est préjudiciable à la connaissance globale – c’est-à-dire débarrassée des préjugés et des lieux communs – du premier roman de Céline. Parce que oui, Voyage au bout de la nuit est (aussi) un roman comique. C’est en tout cas ainsi que nous le percevons.

 

Une telle affirmation ne s’accepte pas facilement. Peut-être faudrait-il, ici, déterminer ce qu’est le comique, convoquer Freud, Bergson et Schopenhauer. Mais alors nous devrions prétentieusement tenter une thèse à ce sujet, alors que nous désirons juste, modestement, expliquer pourquoi, contre toute attente, malgré les idées préconçues concernant et le roman et l’écrivain, le Voyage est peut-être avant tout un roman comique. Dans ce but, faisons un petit bond en arrière.

 

Dès la parution du Voyage, où Céline réussit le coup de force d’introduire le langage « parlé » dans le roman en tordant le rythme, la cadence, le lexique de la langue dite écrite, des voix s’élevèrent, horrifiées. Puisqu’il ne respecte pas la langue française, puisque son art est celui de la laideur et que son livre grouille d’obscénités et de fautes de grammaire, Céline n’est pas un « écrivain ». Céline use de la grivoiserie comme Voltaire de l’ironie ; cette ironie appréciée entre gens d’esprit, qui seule était, aux yeux de la littérature bourgeoise digne de susciter un sourire. Sans parler du fait qu’il s’agit d’une erreur d’opposer comique et humour – sous-partie du comique en rapport avec l’esprit, le witz de Freud, c’est-à-dire jeux de mots, ironie, etc –, une telle position permet de mieux expliquer un des problèmes que connut le comique célinien. En effet, de Molière (puisque la postérité ne retiendra pas son comique burlesque) à Proust, la littérature préférait l’humour à toute autre forme du comique, probablement à cause de son élégance, de sa finesse, de son  esprit, tout ce que le lecteur  ne discerne pas chez Céline. Mais Céline fait-il rire ? Oui, mais son comique se situe  en-dessous de la ceinture, dans la fange. D’ailleurs, il ne fait rire que le peuple pour la simple raison que le peuple ne rit que du « bas corporel » comme l’évoquait Mikhaïl Bakhtine à propos de Rabelais. Nous devons dès lors nous demander si le comique célinien, puisque comique il y a, se réduit au bas corporel.

 

La plupart des travaux résument encore ce comique à la scatologie, aux connotations sexuelles, aux gros mots et injures, c’est-à-dire au premier degré du comique, celui dont la présence facile suffit pour susciter le rire. L’univers célinien est obsédé par la destruction, la déchéance, la hantise de la corruption, la bêtise humaine. Alors que Rabelais annonçait un nouveau monde, plus joyeux et moins terrifiant que le précédent, Céline annonce la désastreuse survie du sien dont il se moque en soulignant son aspect dérisoire. Cependant, la mise en scène carnavalesque de la décomposition du corps, la transgression que cela comporte, cette volonté d’en rire que l’on retrouve aussi chez Rabelais, sont les éléments évidents d'un rire qui se substitue à l’angoisse de la mort. Une telle interprétation (possible à travers celle que Bakhtine met en lumière chez Rabelais) nécessiterait une étude plus approfondie mais elle ne pourrait expliquer que le premier degré du comique célinien. Toutefois, c'est peut-être du côté de Rabelais que l'on trouve des éléments de réponse permettant d'éclairer les sources du comique dans Voyage au bout de la nuit.

 

rabelaisD’un point de vue stylistique et langagier, Rabelais et Céline se partagent un rire à l’allure typiquement plébéienne, généré par un comique issu du langage populaire. Cette langue, ils la puisent dans la rue et sur la place publique. Leur surgissement  dans un livre en qualité de discours pittoresque contraste avec les propos de l’auteur : c’est ce contraste qui crée le comique. Et lorsque ce langage se répand dans toute l’œuvre comme c’est le cas chez Rabelais et Céline, le lecteur assiste à une « carnavalisation » de la langue : ce style affranchit cette dernière du sérieux qui l’entravait pour laisser place au rire. De cette transformation va découler un comique qui s’attaque directement à la langue dite officielle : la parodie, le pastiche et le travestissement burlesque tourneront en dérision ce qui la représente le mieux, c’est-à-dire la littérature. Il tourne constamment en dérision le discours stéréotypé, institutionnalisé, pour échapper à tout dogmatisme.

 

Dès le Voyage, Céline partira en guerre contre cette littérature qui représente si bien la langue officielle, sans coeur, sans relief, regrettant que Rabelais, c’est-à-dire la « vraie littérature », ne soit pas reconnu par une France devenue « précieuse » (ce besoin de retrouver la fraîcheur de la langue est un désir qui connaîtra un échos certain chez Queneau par exemple). Bref, dès le Voyage au bout de la nuit, le comique célinien apparaît également comme une énorme machine satirique, voire pamphlétaire, ayant pour but la destruction d’une écriture archaïque. Dans la plupart des cas, le rire vient du fait que l’on se moque de quelqu’un, ou de quelque chose. Ici, ce quelque chose sera principalement la littérature et ses écrivains « raffinés ». De Montaigne à Gide, de Goethe à Duhamel, leur parole est mise en scène par Céline dans Voyage au bout de la nuit pour la confronter à la parole brute qui s’en écarte, dans sa grossièreté et sa violence.  Les traits les plus saillants de cette mécanique sont proches de ceux des pamphlets auxquel s’ajoute l'argot qui porte en lui-même l’opposition à la langue « bourgeoise », la langue de l’écriture littéraire. Ces éléments créent une tension que seul le rire peut résorber.

 

Ainsi, la construction comique résultera de la destruction des repères du lecteur par le biais d'un style ravageur. Première étape: narrateur et personnages, principaux repères du texte, sont réduits à rien, bafoués, moqués. Deuxième étape : pousser le texte jusqu’à ses limites, surprendre au maximum, jouer la carte de l’infraction langagière, de l’inattendu, pour aboutir à la création d’un nouveau langage comique à côté duquel n’importe quel autre langage apparaîtrait terne, désuet. Troisième étape : réimplanter cet « autre » langage afin de tourner en dérision son prédécesseur. A travers la guerre, les voyages, la banlieue et la pratique de la médecine, Ferdinand Bardamu, narrateur du Voyage au bout de la nuit, entraîne le lecteur jusqu’au bout de ce démantèlement.