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Cinémusique Coups de coeur Amer - Hélène CATTET et Bruno FORZANI

Amer - Hélène CATTET et Bruno FORZANI

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A CORPS PERDU...

A propos du film AMER (2009) d'Hélène CATTET et Bruno FORZANI (France-Belgique)

 

amer-posterUne petite fille apeurée, livrée à elle-même au cœur d'une grande maison sinistre, et qui se retrouve bientôt prisonnière de ses angoisses les plus intimes...

Une belle adolescente farouche, fascinée les présences qui gravitent autour d'elle dans un village plombé par la chaleur et par l'ennui, s'éveille à la féminité et au désir...

Une femme qui revient défier les fantômes de son passé en poussant la porte de sa maison d'enfance à la recherche de ses souvenirs mais aussi de quelques secrets tandis qu'une ombre menaçante rôde alentour...

Trois âges, trois moments clés de la vie d'Anna qui se révèlent progressivement à nous au cours d'un voyage énigmatique et envoutant dont l'issue fatale, forcément fatale, laissera comme un goût amer...

 

« Ce n'est pas l'œil qui voit. Mais ce n'est pas l'âme. C'est le corps comme totalité ouverte »  (Maurice MERLEAU-PONTY, Le Visible et l'Invisible)

Amer, effectivement... L'adjectif, qui donne d'ailleurs son titre au film, est tout sauf anodin. Il laisse entendre déjà la petite musique du malentendu, le petit bruit blanc qui doit résonner avec insistance dans la tête du spectateur, comme un signal. Mais aussi, pour peu que l'on s'y attarde, comme une promesse.

Amer, donc... « Qui produit au goût une sensation caractéristique le plus souvent désagréable, parfois stimulante » nous rappelle prudemment le dictionnaire.

Double possibilité, par conséquent, qui illustre à merveille la dichotomie qui ne manquera pas (et qui n'a pas manqué, d'ailleurs) de diviser le public face à cette œuvre inclassable, unique, dont la grande force – et le grand mérite - n'est pas tant de vouloir ré-acclimater nos palais aux charmes épicés d'un certain cinéma de genre que de vouloir trancher avec une conviction assumée sur la normalisation insipide qui aseptisent les films prêts à consommer d'aujourd'hui.

Amer, oui, juste pour rappeler que le cinéma ne sera jamais affaire de recettes, mais bien de goût. Et le premier film d'Hélène Cattet et de Bruno Forzani nous invite à plonger corps et biens, - ce qui ne va évidemment pas sans risques et sans inconfort - dans la chair crue des images, à en ressentir toute la densité, à en caresser le grain, à en flatter l'épiderme, à en explorer tous les plis, à en exhaler tous les arômes et toutes les saveurs. Au risque bien sûr de l'écœurement... Car rares sont les films capables de s'adresser avec une telle intensité à tous les registres sensoriels à la fois, pour nous rappeler que le spectateur est d'abord un corps, une présence, avide de se réconcilier avec le mystère de sa propre complexité. Hélène Cattet et Bruno Forzani font le pari de l'intelligence mais aussi du désir dont chaque plan du film nous rappelle l'urgence et le caractère impérieux. Le corps du film, c'est aussi le corps de l'Autre, à la fois objet de convoitise et objet de crainte, objet de plaisir mais aussi bien objet de souffrance.

AMER-4La Place de l'Autre...

Car ici, pas ou peu de dialogues, pas de commentaires, pas d'explications, pas de dramaturgie factice, pas de prêt à penser. Car ce sont d'abord les images qui parlent, nous rappelant cette évidence essentielle que le cinéma, dans sa vérité originelle, repose essentiellement dans le pouvoir de suggestion et d'évocation de ce qu'il capture dans le cadre. La véritable histoire du film, c'est bien sa mise en scène, ce langage d'amour et de mort dont il s'agit de retrouver le discours secret et dont il faut combler les vides et les silences avec sa seule expérience de spectateur en bandoulière. A chacun de combler les interstices avec ce qu'il voudra bien y mettre, d'enclencher la machine à rêves et de l'alimenter avec son propre cinéma intérieur, sa propre réserve d'images. Film fantasme et film fantasmé, Amer célèbre donc l'union du cinéma organique, impulsif et obsessionnel d'un Jess Franco avec l'élégance et la sophistication érotique d'un Gérard Damiano. Mais ce n'est pas tout...

   Amer_3_photos                                   

Film-dialogue, film gigogne, Amer se retrouve au carrefour de tous les imaginaires et de toutes les influences.

Mais bien loin de n'être qu'un exercice de style stérile ou de se réduire à une série de clins d'œil complaisant réservés aux seuls amateurs, les réalisateurs rendent au contraire un hommage appuyé au cinéma qu'ils aiment et qu'ils comprennent en s'appropriant et réactualisant brillamment leurs codes comme leurs procédés.A la fois film psychanalytique rappelant les grandes heures de Sir Alfred Hitchcock (Rebecca, L'Ombre d'un doute, La Maison du Docteur Edwardes, Pas de printemps pour Marnie pour ne citer que ceux-là ), délire psychédélique à mi-chemin entre l'expérimentation clinique du Brian de Palma des débuts et les outrances toutes latines d'un Alejandro Jodorowski, le film est aussi un vibrant hommage au cinéma bis italien des années 70.

Et plus particulièrement au giallo, ce genre hybride qui réunit à la fois la trame du film policier, les méandres du récit à énigme et l'esthétique choc du thriller. Sont ainsi célébrées et convoquées ses figures tutélaires que sont Mario Bava (La fille qui en savait trop, Six femmes pour l'assassin) et son expressionisme bariolé, son décorum gothique et la beauté irréelle de sa photographie, mais également Dario Argento (celui de L'Oiseau au plumage de cristal, des Frissons de l'angoisse et de Suspiria) maître des images cérébrales et des ambiances dantesques, qui fait de la réalisation même le personnage principal de sa fiction.

Alors certes, on aura beau jeu de critiquer la faiblesse de certains passages, notamment le deuxième segment, de voir très vite et trop tôt où veulent nous conduire les deux réalisateurs, ou de déplorer le passage sur vidéo d'un film qui ne tire sa véritable puissance que sur grand écran, notamment par son usage exceptionnel du cinémascope. Mais tout cela importe au final bien peu. Amer doit se ranger, par son audace et son refus du compromis, auprès des films de Gaspar Noé et de Quentin Dupieux, autres francs-tireurs du cinéma hexagonal, dont il partage la radicalité et l'originalité.

Alors, amer ?

Si l'on croit le langage de la marine, un « amer » est aussi un « objet fixe et visible servant de point de repère en mer ou sur la côte ». En ces temps de calme plat et de grisaille opaque, où le courage n'est plus aux grandes explorations ni aux grandes découvertes, voilà au moins de quoi nous offrir un repère sûr...