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Série Sherlock Holmes

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DU RESPECT DES DROITS DE L'HOLMES

A propos de la Série Sherlock Holmes (Granada, 1984-1993) et de quelques autres adaptations...

 

Conan_doyleCher Monsieur Arthur Conan Doyle,

Je me permets de vous écrire ces quelques lignes – que vous ne lirez certes jamais à mon grand regret, mais, après tout, qu’importe ? La vie n’est-elle pas la somme de tous nos rendez-vous manqués ? – afin de vous rapporter cet étrange incident nocturne dont je fus victime il y a quelques temps de cela.

J’ai rêvé en effet que je sortais en courant d’une salle de cinéma (ce qui m’arrive assez rarement, je puis vous l’assurer !) et que le film que je fuyais ainsi de la sorte, comme si le chien des Baskerville lui-même avait été lancé à mes trousses, était censé rapporter les exploits de votre personnage le plus célèbre, à savoir l’incomparable Sherlock Holmes !

Las ! Je sens déjà mon courage vaciller à la seule idée de vous rapporter le sentiment d’horreur et d'indignation qui m’accable encore à ce pénible souvenir ! Je ne saurais vous décrire avec quelle précision ce cauchemar funeste a profondément gravé ses images insanes en mon esprit, images dont, je l’avoue, j’ose à peine vous faire part… Et pourtant, il le faudra bien… « L’horreur ne va pas sans l’imagination » faites-vous judicieusement dire à votre éminent détective dans Une Etude en rouge. Ô combien cette phrase me semble juste et clairvoyante maintenant que j’en mesure toute la portée ! Mais permettez que je m'explique...

 

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L'objet du délit(re)...

 

Imaginez donc, cher Maître, vous dont l’imagination justement n’a jamais fait défaut, imaginez une mise en scène hystérique dans laquelle l’agitation et la frénésie viennent défier les lois de l’épilepsie mêmes, transformant vos personnages en marionnettes grotesques à mi-chemin entre le derviche tourneur hyperactif et le super-héros glamourisé ! Des histrions insupportables, aussi lisses et déplacés d’ailleurs que les images numériques qui plombent le film de leur présence incongrue !

 

jude-law-et-robert-downey-jr-sherlock-holmes-2-jeu-d-ombres"Moriarty ? C'était donc toi le réalisateur ? J'aurais dû m'en douter !"

 

Imaginez un film  qui confondrait modernité et jeunisme, accumulant et exhibant fièrement totes les marques du mauvais goût contemporain comme autant de preuves indiscutables de sa prétendue probité.  Un film amnésique et tapageur qui transformerait l'exercice délicat de la relecture, avec tout ce que cela suppose de profondeur psychologique et de maîtrise littéraire, de finesse et sensibilité, d'originalité et de décalage, en une séance de relooking façon MTV ! Je doute d'ailleurs que ces références vous évoquent quoi que ce soit ! Disons que, pour un peu, le spectateur se croirait devant un étalage d’objets suspects dans la vitrine d’un prêteur sur gages peu scrupuleux de l’East End qui voudrait à tout prix nous persuader de l'origine honnête de ses articles  ! 

Imaginez ensuite, si besoin était, les facilités stylistiques les plus rebattues, des mouvements de caméra nauséeux autant qu’ostentatoires qui n’apportent strictement rien à l’intrigue si ce n’est une sensation de tournis, voire un violent début de migraine au spectateur ! Imaginez un scénario emberlificoté qui ne se refuse aucune exagération, ni aucun outrage, et qui transforme l’Histoire en une gigantesque Foire du Trône, un luna park criard et bariolé dont on nous ferait visiter les attractions unes à unes avec la grossièreté et l’emphase du plus pathétique des bateleurs ! Un scénario qui ferait du Canon (on appelle ainsi l'ensemble des quatre romans et cinquante-six nouvelles que vous avez consacré aux aventures de Sherlock Holmes) une sorte de gigantesque catalogue de situations et de personnages dans lequel il n'y aurait qu'à piocher allégrement, dans le désordre le plus complet, pour remplir un cahier des charges superficiel en guise d'unique caution intellectuelle.  

Imaginez enfin, comble de l'ironie, que le réalisateur soit britannique, - oui, oui, un sujet de sa Très Gracieuse Majesté, tout comme vous ! – tant il est vrai que l’on n’est jamais aussi bien trahi que par les siens… Et vous aurez alors un aperçu, un faible aperçu, de cette offense manifeste faite à votre œuvre, qui relève, selon moi, d'une atteinte grave aux droits de l'Holmes !

 

sherlock-holmes2_galleryphoto_paysage_stdGuillaume Tell ? Non, Sherlock Holmes ! Alimentaire... mon cher Watson !

 

Dans mon cauchemar, j’alertai les autorités de ce qui se tramait, car tout laissait à penser que seul le Professeur Moriarty et sa bande auraient pu commettre un aussi vil forfait ! Mais fidèle à ses (mauvaise) habitudes, l’inspecteur Lestrade refusait obstinément de m’écouter et me congédiait d’une main lasse et agacée, me faisant escorter vers la sortie par deux bobbies. Le sol s’ouvrait alors sous mes pieds, me précipitant dans un puits sans fonds de ténèbres hurlantes, aussi vertigineux que les fameuses chutes de Reichenbach…

Je me réveillai alors en sursaut, le cœur battant, les yeux exorbités, le front ruisselant d'une sueur aigre, et me précipitai devant ma bonne et vieille télé cathodique. D'une main fébrile, j'attrapai un DVD que je glissai aussitôt dans mon lecteur de salon. Et soudain, tandis que les premières images défilaient devant mes yeux, je me sentis mieux !

 

the-adventures-of-sherlock-holmes-logoThe game is afoot ! 

 

Je ne saurais jamais assez rendre grâce au producteur Michael Cox, et à travers lui la chaîne de télévision britannique Granada, filiale du groupe ITV, pour avoir fait le pari risqué de l'adaptation de votre oeuvre dans un contexte télévisuel qui ne s'y prêtait guère, et surtout d'avoir toujours maintenu, contre vents et marées, un rare niveau d'exigence et d'excellence qui s'impose aujourd'hui encore comme une incontestable référence en la matière. Convaincu que l'on pouvait réaliser des productions somptueuses qui soient à la fois un succès d'audience, un triomphe critique et une réussite rentable, comme le furent les séries "Brideshead Revisited" en 1981 ou "Jewel in the crown" en 1985, Michael Crow nourissait depuis longtemps le projet fou d'adapter la totalité des histoires du détective du 221 b Baker Street.

 Il sut pour ce faire s'entourer de scénaristes talentueux, tels John Hawkesworth et Jeremy Paul, qui eurent la redoutable tâche de rendre toute l'atmosphère et l'ambiance si particulières de vos écrits, d'en garder toute la saveur originelle sans pour autant sacrifier à leur vision sociale du mythe holmésien. Car le défi paraissait insurmontable : faire revivre la période victorienne, non pas à la manière morne et figée d'un daguerréotype, mais bel et bien comme un personnage à part entière qui aurait son rôle à jouer dans le récit.

Car ici, rien ne manque, tout est à sa place, loin des clichés folkloriques : des ruelles sordides des bas quartiers aux façades luxueuses des résidences bourgeoises, des arrières-salles enfumées et encombrées des tavernes miteuses des Docks en passant par les lambris et les marbres des très aristocratiques et fermés clubs de Pall Mall Street, des rues grouillantes et animées de cette Londres du XIXème siècle à ses banlieues paisibles au charme bucolique,  les scénaristes (et les décorateurs avec eux) nous invitent surtout à contempler le plan en coupe d'une cité-empire contrastée, alors au faîte de sa puissance politique, économique et industrielle, mais qui fait reposer cette réussite sur des classes sociales aussi rigides que compartimentées, avec leurs inégalités marquées et leurs injustices criantes. Jamais une série n'aura d'ailleurs présenté une galerie aussi impressionnante de seconds rôles, tous impeccables, et de figurants pour déployer sous nos yeux le plus fidèlement possible tous les échantillons de cette tragi-comédie humaine.

     

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Car ce que les auteurs de la série ont finement compris et qu'ils ont su parfaitement retranscrire, c'est que Holmes, bien plus qu'un détective surdoué redresseur de torts, s'avère être en réalité un sociologue des maux du siècle, un géographe de l'âme, un arpenteur inlassable des pauvres turpitudes humaines qui l'amènent à fréquenter tous les milieux, des bas-fonds au beau monde, et d'en dévoiler à la fois les travers, les hypocrisies, les différences comme les points communs. Il est le promeneur infatiguable qui relie les espaces cloisonnés que la société victorienne a toujours voulu maintenir séparés, d'où la grande importance accordée aux moyens de transport et de communication dans la série, qui donnent leur rythme et leur cadence à chaque enquête.  Il est cette force qui fait voler en éclats les murailles des préjugés de classes, les tabous du puritanisme et le vernis des apparences. L'observateur impartial du déclin de la noblesse et de l'arrivisme triomphant de la bourgeoisie affairiste, le témoin de la détresse souvent crapuleuse des masses laborieuses face à la misère, l'insécurité, et des conditions de vie aussi précaires que sordides

 

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Sherlock Holmes incarne  par conséquent à lui seul toutes les promesses et les mensonges de l'ère victorienne, toutes ses contradictions aussi.  Personnage paradoxal à plus d'un titre, ce qui le rend d'ailleurs si fascinant, il peut tout aussi bien se montrer rude et méprisant envers les nantis qu'attentif et compatissant envers les plus démunis. Comme il sait également se montrer sensible à la raison d'Etat et aux intérêts des puissants, quand les circonstances l'exigent, et fustiger impitoyablement le prosaïsme et la bêtise crasse de ceux qui lui sont inférieurs. Maître absolu du déguisement mais pas des faux-semblants, capable de se fondre partout et pourtant incurable misanthrope, préférant se fier à sa propre conception de la justice plutôt que de se laisser convaincre par l'origine et la mise de ses clients, Holmes agit sur ses contemporains comme un formidable et puissant révélateur.

 

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Holmes refusant de serrer la main du Prince de Bohême et Holmes faisant appel aux gamins des rues, deux facettes d'un personnage hors-norme

 

 

Ce qui  nous amène, cher Monsieur Doyle, à la redoutable question de l'interprétation !   Incarner un mythe n'est pas donné à tout le monde, vous en conviendrez, surtout quand le mythe en question devient aussi envahissant et qu'il hante autant l'imaginaire collectif ! Et vous en savez quelque chose vous qui avez vainement essayé de "tuer" votre personnage avant de céder à la pression populaire ! Michael Cox pensait cependant avoir trouvé l'oiseau rare, et ce miracle s'appela Jeremy Brett... Que dire qui n'ait déjà été dit sur celui que beaucoup considère comme étant le Sherlock Holmes définitif ? Vous qui écriviez en 1922 que "les féés sont parmi nous", devrez admettre bien volontiers que l'une d'entre elles s'est assurément penchée sur le berceau de l'acteur ! Semblant tout droit sorti d'une page du Strand Magazine, Jeremy Brett accuse en effet une ressemblance physique frappante avec votre personnage, tel que vous l'avez vous-même décrit dans vos récits mais aussi tel que l'a popularisé l'illustrateur Sidney Paget aux yeux de la postérité, ce qui faisait déjà de lui l'interpète idéal. Mais la ressemblance ne fait pas tout.

 

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Etant le 117ème acteur à incarner votre personnage, nul besoin de dire que Jeremy Brett avait le redoutable désavantage d'arriver après les prestations remarquées de Basil Rathbone dans les années 40 et celles de Peter Cushing dans les années 60.  Et pourtant, contre toute attente, cet homme de théâtre au jeu intense et à l'élégance aristocratique va conférer au rôle une ampleur inattendue. Refusant de se dissimuler derrière les accessoires obligés de la panoplie du détective, Jeremy Brett insuffle à Holmes une énergie extraordinaire, lui offre sa présence magnétique qui attire et focalise à elle tous les regards.

 

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Capable de se montrer tour à tour exubérant ou taciturne, exaspérant ou attachant, opiniâtre ou vélléitaire, fort ou fragile, Jeremy Brett, jouant sur toutes les nuances, donne à voir un Sherlok Holmes déroutant autant que fascinant. Un Sherlock Holmes dont les qualités n'occultent jamais les faiblesses, encore moins  les fêlures. L'acteur a su, mieux que quiconque, rendre palpable et sensible toute la réserve d'humanité et toute la magnifique complexité du personnage, son ambivalence et son ambigüité, quitte à puiser dans ses propres hantises et ses propres obssessions, quitte aussi à y laisser sa santé et beaucoup de lui-même... Mais que serait Sherlock Holmes d'ailleurs sans la présence à ses côtés du bon docteur Watson ? David Burke pour les deux premières saisons et Edward Hardwicke pour les deux saisons suivantes prêteront leur subtilité au personnage, lui redonnant enfin toute sa place. Si le premier campe un Watson vif et énergique, volontiers railleur et taquin envers son ami, le second incarne quant à lui un Watson plus placide, mais non moins impliqué, dont la gentillesse et la bonhommie, tempèrent le caractère parfois éruptif de l'illustre détective.    

 

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Car bien loin de n'être qu'un faire-valoir naïf et sympathique, Watson incarne à la fois le spectateur (ou le lecteur) que nous sommes, le témoin privilégié qui donne un sens aux évènements, mais aussi le repère essentiel dont Holmes a besoin pour jauger sa différence et tenter de la rendre plus acceptable aux yeux du monde. Débordant de sensibilité et de compassion, attentif aux autres, ce médecin idéaliste (tout comme vous le fûtes, Monsieur Doyle), dévoué mais jamais soumis, apprend à Holmes le langage difficile et secret des émotions sans lequel le détective serait définitivement rejeté de la communauté des hommes. Watson s'impose de fait comme un professeur d'humanité dont Holmes a immanquablement besoin. Leur relation, équilibrée et complémentaire, s'en trouve du coup, remarquablement enrichie, nourrie de surcroit par la complicité extraordinaire qui unit les acteurs à l'écran et qui transparaît tout au long des 36 épisodes et des cinq téléfilms réalisés entre 1984 et 1994, l'état de santé de Jeremy Brett ne lui permettant plus alors de continuer.

Au terme de cette longue, trop longue lettre, cher Monsieur Doyle, à traves cet hommage mérité à votre oeuvre ainsi qu'à la remarquable adaptation de la Granada, j'espère avoir attiré l'attention sur la délicate question de votre héritage et de son utilisation. D'aucuns me taxeront de conservatisme, voire de ringardisme avéré tant le culte de la nouveauté doit se célèbrer partout et pour tout aujourd'hui. Soit. Loin de moi pour autant de céder à la tentation de la nostalgie ou à une quelconque facilité passéiste. Il n'est qu'à voir l'excellente nouvelle série conçue par Mark Gatiss et Stefen Moffat, produite et réalisée par la BBC en 2010, pour s'apercevoir qu'une relecture moderne peut faire montre d'irrévérence et d'ironie sans bafouer pour autant l'oeuvre originale. Ce Sherlock Holmes du 21e siècle remplit toutes ses promesses et mériterait sans doute une nouvelle lettre...

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En attendant ce moment avec impatience, je vous prie, cher Monsieur Doyle, de bien vouloir recevoir l'expression de mes plus chaleureuses salutations, respectueusement vôtre,

J.

 

         Holmes_Granada

 

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CentralecinémusiquefilmsSHE 1sorti26/07/2017