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Cinémusique Coups de coeur De l'influence des rayons gamma sur les marguerites de Paul Newman (1972)

De l'influence des rayons gamma sur les marguerites de Paul Newman (1972)

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marguerites 1Béatrice Hunsdorfer, abandonnée par son mari, élève seule ses deux filles et se démène pour faire face au quotidien. Entre son amertume et ses accès d'enthousiasme, ses filles Ruth et Matilda se protègent à leur manière...

 

Synergie familiale et cinématographique. Fin des années 60 - début des années 70 - une poignée d'acteurs se distingue en passant derrière la caméra, à l'instar de John Cassavetes, Clint Eastwood ou Dennis Hopper qui choisissent de sacrifier leur image de symboles hollywoodiens au profit de la création d’œuvres novatrices et intimistes. En s'appropriant, à juste titre, un cinéma d'auteur autarcique, inspiré et influent, ces acteurs-cinéastes s'élèvent comme les représentants d'une mouvance souvent proche du cinéma indépendant. De l'influence... est la troisième réalisation de Paul Newman, après Rachel, Rachel (1968) et Le clan des irréductibles (1971). Son film nous montre à quel point son cinéma repose sur un univers étonnamment poétique et très personnel. Dans cette quête de l'intime, il décide d'adapter la pièce éponyme de Paul Zindel, prix Pulitzer 1971, et d'incarner à l'écran un monde intérieur résolument confidentiel. Dans cette logique, Newman offre à son épouse Joanne Woodward - quitte à égratigner son image - l'un de ses rôles le plus stupéfiant, celui de Béatrice Hunsdorfer, mère de famille esseulée, braillarde et sans vergogne. Il confie pareillement celui de Matilda, la cadette douce et introvertie, à Nell Potts, la fille du couple, et celui de Ruth, l'aînée désinvolte et effrontée, à Roberta Wallach, fille du comédien Eli Wallach (ami de Paul Newman). En posant un regard sensible sur une cellule familiale fragile, en équilibre, il réussit à saisir la complexité de ses trois tempéraments dans une Amérique extrêmement contrastée.

 

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Etat des lieux d'une nation en crise. Analysée avec perspicacité, la situation de crise que connaissent les Etats-Unis de Nixon est celle d'une nation économiquement et socialement amoindrie. Plongée dans le marasme budgétaire qui conduit à la chute du dollar et à l'escalade du chômage, ses rêves brisés par la guerre du Vietnam et privée de son orgueil national, l'Histoire américaine entre dans le récit et le conditionne. Partant de ce postulat, le film ne se départit pas de son climat dépressif que vient accentuer le chromatisme grisâtre et monotone de l'environnement dégradé et peu attrayant du faubourg de Bridgeport dans le Connecticut, archétype d'un milieu ouvrier modeste. La vie y semble figée ; la jeunesse négligée se retrouve sans avenir, sans idéal auquel elle peut se raccrocher. Ce constat accablant n'épargne pas non plus les vieillards, abandonnés par leurs enfants et livrés à l'indulgence d'inconnus. Face à la récession et à la précarité du marché du travail, Béatrice tente vainement de s'en sortir. Ses démarches infructueuses confirment l'ampleur des obstacles liés à la création d'entreprise et le caractère chimérique de son désir d'ouvrir son salon de thé : les banques n'accordent plus de crédits. Plongée dans la lecture stérile des petites annonces, elle devient son propre bourreau en restant captive d'une existence inconsistante et solitaire (projection cruelle de son propre devenir lors de l'observation de la voisine hiératique au début du film) dont elle mesure consciemment la déliquescence : « Je suis la demi-vie. J'ai une fille demi-givrée, une demi-savante et une demi-morte dans mon demi-taudis ! ». Une vie et un comportement désespérément immuables, certes, mais dont on peut difficilement compatir tant son antipathie, sa bêtise et son esbroufe paraissent rédhibitoires.

 

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Vacarme et restriction spatiale. En évitant l'écueil du théâtre filmé et ses contraintes, l'initiative artistique de Paul Newman respecte toutefois la linéarité de la dramaturgie en s'appuyant sur une économie d'effets de mise en scène au bénéfice d'une utilisation rigoureuse de l'espace et de la place des corps dans cet espace. L'intrigue du film se base essentiellement sur une scénographie immanente à la maison, foyer crasseux, délabré et oppressant à l'intérieur duquel tout se joue et se déjoue, la répartition principale des lieux extérieurs se limitant au gymnase du collège et à la courte escapade de Béatrice chez son beau-frère. La vie oscille entre un jardin mal entretenu et surtout un espace familial précaire et étroit que la pagaille rend difficilement accessible. Souvent plongé dans l'obscurité des pièces aux fenêtres opaques que la faible luminosité de lampes peine à éclairer, seules la chambre des filles et la pièce à l'aspect sépulcral réservée aux pensionnaires âgés ou malades - que va occuper l'incroyable et impassible Nanny Annie - observent une certaine discipline. Dans ce climat déprimant activé par les éclats de Béatrice, l'espace occupé par sa présence pesante et imposante alimente l'incompréhension générationnelle et les décalages de communication qui n'en finissent pas de se creuser. Les actrices sont filmées frontalement dans des plans souvent rapprochés afin de mieux saisir les expressions, les nuances de jeu et l'afflux de la parole. Béatrice ne recule devant aucun excès, n'hésitant pas à faire du tapage le motif de chacune de ses interventions verbales, jusqu'à son point culminant lors de son apparition grotesque au gymnase pour féliciter Matilda logiquement gagnante du concours de fin d'année : « Mon cœur est comblé » résonne alors, farouchement, comme une insulte.  Malgré les craintes de Ruth nourries d'un pressentiment infamant (« Je serai comme maman ? »), le modèle se répand insidieusement. En reproduisant le quotidien de sa mère par un persiflage féroce pendant un cours de théâtre, elle mime à son insu son propre destin. Sans conteste, la présence de Ruth et de Béatrice dans le cadre abandonne Matilda, spectatrice discrète et lucide, au second plan. C'est également auprès de l'aînée que Béatrice consent à un frémissement d'humanité à défaut d'une démonstration de tendresse - voire d'une étreinte furtive - face aux crises d'épilepsie violentes et horrifiques de sa fille, assimilées à un rejet physique et inconscient de l'emprise maternelle.  Matilda est exclue mais ne renonce pas au dynamisme de la vie.

 

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Hégémonie céleste. En ce sens, son discours final, filmé avec une discrète tendresse et prononcé dans une infinie délicatesse, est un savant  mélange de détermination, de sensibilité et d'intelligence. Ce n'est pas un hasard si le film s'ouvre et se referme sur le personnage de Matilda. Dans la scène inaugurale, la caméra se concentre sur la fillette en train de semer des graines avec minutie dans une salle de classe. Elle prépare un exposé qu'elle présentera au concours de sciences naturelles. Paul Newman va extraire de cette expérience scolaire son projet cinématographique. Le film en gestation va progressivement prendre forme proportionnellement à la germination en marche. Matilda choisit d'observer la croissance de marguerites bouton d'or exposées au cobalt 60, à différents degrés de radioactivité. Les résultats, sans équivoque, permettent une double lecture de cette manipulation et d'établir un parallèle entre l'expérience purement scientifique et l'influence maternelle toxique sur les deux filles. L'analyse est fine : Matilda associée aux graines exposées à des radiations modérées, provoquant l'apparition de modifications multiples sur les plantes, échappera assurément à l'étau maternel. Ruth se fond dans le chaos et la médiocrité des plantes soumises à une haute intensité de radiations et subira vraisemblablement le parcours vampirique de Béatrice, engluée dans sa « demi-vie ». La retenue de l'angélique et diaphane Matilda s'extériorise enfin et insuffle avec sagesse un mouvement d'optimisme acquis grâce à l'enseignement (qui ne cesse de l'élever) et à la connaissance (qui assurera son cheminement). Son indulgence à l'égard des singularités familiales concilie sa compréhension de l'univers et de ses fulgurances fondées sur la fascinante énergie de l'atome. Sa pensée est pure, l'instant chargé d'allégresse et d'espoir.