14 de Jean Echenoz

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 14echenoz« Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d’entre eux. Reste à savoir s’ils vont revenir. Et dans quel état. » Ainsi la quatrième de couverture présente-t-elle 14, le nouveau roman de Jean Echenoz...

 

 

Après ses vrais faux romans policiers ou d’aventure et sa trilogie des « vies » (Ravel, Courir, Des éclairs), la Première Guerre mondiale comme trame d’un livre de l’auteur du goncourisé Je m’en vais semble impromptue : comment le style d’Echenoz, si particulier, peut-il s’adapter à un sujet si grave ? Avec une grande intelligence, comme à chaque fois.

On a beaucoup écrit sur la guerre de 14-18. Essais, livres d’histoire, romans – notamment chez Minuit, déjà, avec Jean Rouaud et Les champs d’honneur, Prix Goncourt 1990 – tant et si bien qu’il serait légitime de s’interroger sur la nécessité, en l’absence d’originalité, d’un nouveau texte consacré au conflit. La réponse est claire dès les premières lignes de 14 : sur ce sujet, il manquait un roman d’Echenoz – il en va ainsi des grands écrivains, peu importe l'histoire, leur écrit compte. Surtout que le narrateur, typiquement echenozien de par sa capacité à prendre du recul, à se positionner hors du texte sans le laisser lui échapper, ne l’ignore pas – cette conscience entretenant le décalage propre au roman. Comme lorsqu'il est question de faire état du combat :

« Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n’est-il d’ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d’autant moins quand on n’aime pas tellement l’opéra, même si comme lui c’est grandiose, empahtaique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c’est assez ennuyeux. »

 

tranche14Alors le narrateur choisit de dire peu, l’auteur d’écrire peu (123 pages), mais, en visant l’essentiel, 14 réussit à dire beaucoup, plus peut-être que quelques sommes scientifiques. C’est là qu’Echenoz brille, dans l’art de l’ellipse et de la concision, une manière d’observer et de raconter les hommes qui n’oublie rien, dit tout en quelques mots. Q’il s’agisse de l’atrocité de la guerre :

 

« On s’accroche à son fusil, à son couteau dont le métal oxydé, terni, bruni par les gaz ne luit plus qu’à peine sous l’éclat gelé des fusées éclairantes, dans l’air empesté par les chevaux décomposés, la putréfaction des hommes tombés puis, du côté de ceux qui tiennent encore un peu droit dans la boue, l’odeur de leur pisse et de leur merde et de leur sueur, de leur crasse et de leur vomi, sans parler de cet effluve envahissant de rance, de moisi, de vieux, alors qu’on est en principe à l’air libre sur le front. »

Ou le plaisir du détail, galerie d’objets qu’affectionne particulièrement le romancier :

 

« Côté accessoires défensifs, on avait d’abord reçu des cervelières, calottes en acier qui vous enveloppaient le crâne et qu’on devait porter sous la basane du képi », avant que leur inconfort l’emportant, on ne les utilise « bientôt qu’à des fins culinaires, pour se faire cuire un œuf ou comme assiette à soupe d’appoint. » Mais « quelques semaines plus tard, en mai, signe qu’une innovation technique peu réjouissante se profilait, ont été distribuées des protections individuelles – bâillons et lunettes en mica – contre les gaz de combat. »

 

Il en va de même pour les personnages : Anthime, Charles, Bossis, Padioleau et Arcenel. Sans forcer les traits, sans plonger dans une narration psychologisante et pathétique qui n’aurait, ici, pas lieu d’être, 14 éclaire le lecteur avec tendresse, angoisse et humour sur des vies brisées, sur la fraternité du front, sur les hommes de cette époque. En parallèle, l’histoire de Blanche, attendant seule avec son nouveau né le retour de Charles et d’Anthime, peint une France au ralenti, celle des femmes, des enfants et des vieillards, une France où le silence des absents est assourdissant.

Mais au-delà de la finesse du récit, de l’intelligence du trait, 14 souligne une nouvelle fois la virtuosité stylistique d’Echenoz, une virtuosité atteignant son paroxysme dans la description d’un crash d’avion, un Farman F 37, moustique perdu rencontrant la guerre par surprise,  et un humour discret, modeste, ne se présentant pas comme tel, se contentant de surprendre la syntaxe et de commenter l’histoire en train de s’écrire. Et de la Première Guerre mondiale, Echenoz fait un grand roman.

 

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